Nos assos reproduisent les oppressions qu'elles combattent !
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Note : cet épisode a été enregistré en immersion lors d'une formation collective. Les voix des participant·es, au nombre d'une douzaine, ne sont pas toutes identifiées nominativement dans la transcription. Leurs prises de parole sont regroupées sous le label « Participant·e ».
Yaël Questions d'asso, le podcast par et pour les assos.
Domitille Souvent, nos associations sont portées par des valeurs, parfois inscrites dans nos missions ou dans nos statuts. Démocratie, égalité, respect, lutte contre les discriminations, etc. Elles sont censées être des moteurs de l'engagement des membres, des bénévoles, de l'équipe salariée ou encore du conseil d'administration. Mais, pris par le quotidien – surtout en cette période d'agilité –, nos fonctionnements peuvent s'éloigner de ces valeurs et parfois reproduire des discriminations et des rapports de pouvoir que nous souhaitons combattre. Pour y remédier, un enjeu est de pouvoir explorer les rapports de force au sein de nos associations. Mais où et comment prendre le temps de penser et de se former sur le fonctionnement et la gouvernance de nos associations ? C'est cette douloureuse et épineuse question que nous vous proposons d'aborder dans ce 29e épisode de Questions d'asso, le podcast par et pour les associations.
Domitille Et pour cette thématique, nous sommes reçus par Alice et Héloïse de l'association Brûlante. Bonjour Alice, bonjour Héloïse. Nous recevons également Nora, formatrice et consultante sur les questions de discrimination et d'oppression systémique. Bonjour Nora. Et nous sommes accompagnés par une dizaine de participants et participantes de la formation « Explorer les rapports de pouvoir dans les organisations associatives ». Bonjour à tous et à toutes. Pour animer ce podcast, j'ai moi-même le plaisir d'accompagner Yaël. Bonjour Yaël ! Cet épisode de Questions d'asso est réalisé par Guillaume Desjardins de Synchrone TV, sur une musique de Sounds of Nowhere. Vous pouvez vous abonner à Questions d'asso sur votre plateforme de podcast préférée : Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Soundcloud et PeerTube. Vous pouvez également écouter ce podcast directement sur notre site web www.questions-asso.com. Nous sommes très heureux d'être avec vous pour ce nouvel épisode de Questions d'asso. Installez-vous confortablement, c'est parti !
Yaël Merci, Domitille. Alors, aujourd'hui c'est un peu particulier. D'ailleurs, tu ne l'as pas dit : on est au 29e épisode, mais on est surtout au premier épisode de la quatrième saison, et donc on change nos habitudes pour 2026. L'idée aujourd'hui, c'est qu'en fait, on est à une formation. Et donc on n'est pas accueillis comme d'habitude. Donc la formation, tu l'as dit, c'est « Explorer les rapports de pouvoir dans les organisations associatives ». C'est organisé par l'association Brûlante – qui va se présenter juste après – et co-animé par Nora qui va aussi un peu se présenter tout à l'heure. Et au cours de l'épisode, vous entendrez donc Héloïse et Alice de l'association Brûlante, Nora qui nous apportera un éclairage à la fois scientifique, associatif et militant. Mais surtout celles – et ceux, mais c'est surtout celles si je regarde un peu autour de la table – qui ont suivi cette formation et qui sortent de deux jours intenses, et qui vont tout simplement témoigner et débriefer collectivement de ce qu'elles ont retenu, de ce qu'elles ont vécu, de ce avec quoi elles repartent, ou en tout cas de ce qu'elles vont essayer de ramener dans leurs assos. Alors ne soyez pas surpris si vous entendez des bruits de chaise, des passages de micro, des câbles. On va essayer de faire ça le plus propre possible. Désolé Guillaume qui va devoir lisser tout ça au montage. Mais voilà, c'est le jeu, on teste et si ça marche, on essaiera peut-être d'en refaire d'autres. En tout cas, avant de plonger dans le cœur du sujet, on aimerait prendre un temps avec Héloïse et Alice, de l'association Brûlante, pour connaître un petit peu mieux l'asso et surtout avoir un peu le contexte de cette journée de formation. Domitille, je te relaisse prendre la parole.
Domitille Oui, on va bousculer un peu la carte d'identité habituelle de Questions d'asso. Donc Héloïse, Alice, est-ce que vous pouvez commencer par nous décrire l'activité de Brûlante ? Qu'est-ce que vous faites ?
Héloïse Eh bien, du coup, je suis Héloïse, cofondatrice et co-directrice de l'association. Brûlante, c'est une association loi 1901 qui a pour but de lutter contre les violences sexistes et sexuelles et les violences de genre, à travers l'éducation à la vie affective et sexuelle et des sensibilisations à l'égalité des genres. Dans nos activités, on propose à la fois des actions de sensibilisation, des formations pour les professionnels pour qu'ils deviennent relais de cette éducation, des événements grand public, et surtout on fait du matériel pédagogique qui est libre de droit, libre d'accès sur notre site internet. En quelques mots, Brûlante.
Alice Et donc, en plus de ces activités régulières, là on est sur un format un peu différent, au sein du projet CoLab, qui est porté par deux associations francophones : donc nous, Brûlante, et Comme à l'indi, basée à Bruxelles. L'objectif du projet, c'est de discuter des systèmes en place dans les structures associatives – notamment en France les associations loi 1901, en Belgique on peut parler des ASBL. On voulait discuter des modèles et des systèmes qui sont en place, où on se rend compte que même dans des associations à but d'impact social, on se retrouve face à des situations d'inégalité, d'injustice, que ce soit pour les personnes concernées et bénéficiaires, mais surtout pour les personnes qui travaillent au sein de ces associations. Donc voilà, on a discuté avec nos collègues en Belgique de comment est-ce qu'on pourrait proposer des ressources pour partager ça autour de nous. Et donc une des façons de faire ça, c'était de proposer aujourd'hui cette semaine d'ateliers, de concertation, autour des rapports de pouvoir et du sexisme dans les structures associatives. Et donc c'est avec plaisir que nous accueillons une dizaine de participants aujourd'hui.
Domitille Merci beaucoup. Vous anticipez en plus nos questions. Donc on peut peut-être aller sur la troisième : est-ce que vous pouvez nous présenter un peu plus les objectifs et le contenu de la formation ? Puis Nora, tu pourras peut-être te présenter.
Yaël Et d'ailleurs, j'en profite parce que là, Alice, il me semble que tu n'as pas utilisé le mot « formation », tu as utilisé le mot « concertation ». Donc peut-être aussi si vous pourrez revenir dessus, ça peut être intéressant.
Héloïse Alors on a utilisé le mot « concertation » parce que nous, on pense qu'on est assez humbles au niveau de la gouvernance, on a beaucoup de progrès à faire – c'est justement pour ça qu'on a envie de se lancer sur ce sujet. On a envie de créer du bien-être au travail et on est persuadées que ça passe justement par la gouvernance. Donc c'est pour ça qu'on voulait proposer ces espaces de concertation, parce qu'on a vraiment la chance d'avoir aujourd'hui une dizaine de personnes qui connaissent beaucoup de choses sur le sujet, qui ont une grosse expérience de terrain. Et du coup, l'idée c'est de pouvoir partager tout ça ensemble et de pouvoir s'échanger des outils, de mutualiser. Il y a quand même un aspect formation, il y a quand même de la théorie, il y a aussi Nora qui est venue pendant ces deux jours co-animer et proposer des outils de facilitation.
Héloïse Les objectifs de la formation : le premier, c'est un peu ce que je viens de dire, créer une mutualisation, une mise en réseau. Et en fait, on est tellement débordées parfois dans le monde associatif – d'offrir un temps où on peut se poser, discuter de ça, échanger, se rendre compte qu'on n'est pas seul dans tous ces enjeux. Et le deuxième objectif, c'était aussi d'explorer un peu les rapports de domination, parce qu'ils vont être moins souvent abordés sur la question des rapports de pouvoir dans les formations, on va dire, sur la gouvernance partagée. En tout cas, quand on a fait nos recherches, on trouvait qu'il y avait très peu d'espace pour parler des rapports de domination. Il y a beaucoup d'outils de gouvernance partagée qui sont créés. Mais quand on commence à creuser, dans les ressources francophones, c'était un peu un angle mort. Du coup, on voulait pouvoir proposer des outils pour affiner un petit peu l'analyse des structures sur ces questions-là.
Alice En tout cas, même si on ne prétend pas avoir la science infuse sur ces sujets, ce qu'on voulait vraiment faire pendant ces quatre jours, c'est non seulement parler des choses négatives qui ont pu arriver dans nos expériences propres – parce qu'avant Brûlante, on a eu nos propres expériences négatives et aujourd'hui on aimerait les éviter –, mais aussi parler des choses positives. Et voilà, comme on disait, partager les dispositifs, les leviers d'action. Je crois que je l'avais dit en début de formation : c'est important de se rappeler de nos accomplissements et non pas que les obstacles.
Nora Moi, j'étais déjà très honorée de l'invitation de Brûlante à co-faciliter une partie de cette formation. Parce que c'est en effet un sujet qui nous préoccupe de plus en plus au sein du milieu associatif, et qu'en effet, comme le disait Héloïse, il y a assez peu d'espace pour en parler. Moi je sais qu'en tout cas, en tant que formatrice et consultante sur les questions d'oppression systémique et de discrimination, c'est assez récemment que les demandes émergent et que je suis contactée pour intervenir au sein de collectifs et d'associations qui portent des projets de justice sociale – pour mieux comprendre les mécanismes discriminatoires et oppressifs, et pour apprendre à ramener en fait cette lecture, cette grille de lecture des rapports de domination structurelle, pour que cette grille de lecture nourrisse les modes d'organisation et de gouvernance des associations ou des collectifs, pour ne pas reproduire des inégalités sociales qu'on n'aurait pas envie de reproduire au sein d'assos qui visent généralement à lutter contre ces inégalités sociales.
Yaël Merci beaucoup à toutes les trois. Du coup, ce que je vous propose, c'est qu'on commence un peu le débrief collectif, peut-être avec cette première question. C'était quand même quatre jours de concertation – c'est hyper engageant de prendre quatre jours comme ça dans son organisation, surtout en ce moment où le temps est resserré, la période de décembre, on sait que c'est jamais la plus facile. Alors peut-être une première question un peu ouverte à toutes les personnes qui sont présentes autour de la table – qui sont en fait un peu plus que 10, on dit 10 depuis le début, mais on est plutôt à 12-15. Tout simplement : qu'est-ce qui a fait que vous vous êtes dit que cette formation était intéressante pour vous ? Comment vous en avez entendu parler et comment vous vous êtes lancé·e dans l'aventure ?
Participant·e Hasard de calendrier, mais aussi d'opportunités. On le sait dans les associations, malheureusement c'est un débat qui revient souvent. Mais en fait, nous on était en pleine réflexion pour faire évoluer l'organisation de notre structure, les perspectives, qu'est-ce qu'on voulait pouvoir en faire – tout simplement pour pouvoir essayer d'avancer de la manière la plus horizontale mais aussi la plus efficace possible, et sortir de difficultés qu'on avait pu rencontrer. Donc on s'est dit à un moment particulier d'échange entre dirigeant·es : c'est une belle opportunité pour pouvoir poser les difficultés, être dans un cadre sans jugement et en même temps pouvoir se projeter sur la suite. Moi je suis salariée, et notamment l'enjeu c'est d'aligner à la fois la question de l'équipe salariée – on est une jeune structure qui se développe – et en même temps les enjeux en lien avec le conseil d'administration, le bureau. On sait qu'en réalité les associations, c'est souvent des organismes complexes parce qu'on rassemble à la fois des équipes professionnelles, des membres du conseil d'administration, des bénévoles. Notre objet social fait qu'on a une nature particulière et une attente vis-à-vis de nos bénéficiaires. Notre objet, c'est de pouvoir être le plus efficace à leur destination, mais c'est aussi de s'assurer qu'ils puissent faire partie des décisions. Et donc tout ça en réalité complexifie tout ce qui est de l'organisation, mais en même temps c'est ce qui permet de faire fleurir les organisations. Donc c'est aussi quelque chose auquel on est particulièrement attaché·e.
Participant·e Pourquoi je suis venue ? Alors, c'est une copine qui nous a parlé de cette formation, et le sujet – la répartition des pouvoirs, voilà, c'est quelque chose qui traverse la société mais aussi nos organisations. Donc tout de suite j'ai dit oui. Après j'ai vu « quatre jours », j'ai dit waouh. Mais ça mérite, parce que là, au bout de deux jours, il y a déjà énormément de matière, et puis le groupe ça matche bien, c'est très bienveillant. Donc je suis pressée d'aller jusqu'au bout et de voir les enseignements qu'on peut en tirer. Mais je trouve qu'on a quand même beaucoup de ressources en nous, malgré ce qu'on traverse.
Participant·e Moi, je suis venue parce qu'il y a une vraie droitisation, voire une extrême-droitisation de nos sociétés et du gouvernement français notamment en ce moment. Et je crois que ça devient un enjeu presque de survie démocratique et égalitaire que pour les assos de monter en compétences. Il n'y a plus le temps de ne pas être efficaces, et on se rend vraiment compte que cette action sociale que l'État ne prend pas en charge – et qu'on ne peut pas forcément non plus prendre en relais –, se situe dans ces endroits-là.
Participant·e Moi je suis venue parce que je suis dans plusieurs associations et j'ai occupé des fonctions de responsabilités, salariées ou bénévoles, avec des enjeux de pouvoir qui me semblaient différents, mais pas forcément avec une évidence pour mettre des mots dessus. Et donc je voulais voir un peu comment ça se passait ailleurs, et je trouve ultra intéressant d'échanger et de se rendre compte qu'il y a à la fois des thématiques communes, à la fois des choses qui sont très différentes et qui ne m'avaient pas forcément percutée avant d'échanger avec les autres. Et puis aussi réfléchir à qu'est-ce qu'on peut faire, se voir des super bonnes idées qui n'attendent qu'à être mises en œuvre, ou d'autres qui l'ont déjà été. Et je pense que j'avais aussi envie de passer un moment agréable, parce que l'extérieur est agressif et violent, et que ces temps d'échange, c'est super agréable d'avoir des gens qui, même s'il peut y avoir de la souffrance individuelle, collective, même s'il peut y avoir de la colère – en fait c'est super ok, on a le droit d'être en colère, de ne pas être content·e et de vouloir changer les choses. Et comme ça a été dit tout à l'heure, il y a de la bienveillance, il y a de l'écoute, il y a du soutien. Et c'est aussi ultra agréable de ne pas avoir l'impression de devoir justifier sa présence, de devoir se battre pour juste s'exprimer et dire ce qu'on a envie de dire, et de se sentir comprise en quelques instants par des personnes qui vivent des situations peut-être pas forcément identiques, mais avec une envie d'aller de l'avant. Et de sentir aussi de la motivation et de l'entrain, même derrière parfois la fatigue militante qu'on peut ressentir – ça ne change pas l'envie d'avancer et de faire des choses.
Participant·e Moi je suis salariée dans des structures associatives et je suis venue parce que j'ai été plutôt dans des structures où le moteur de l'horizontalité avait pu être posé, mais il y avait un vrai décalage entre l'idée et l'horizon prometteur d'une horizontalité, d'une gouvernance partagée, d'un management participatif, et la réalité – à la fois des vécus ou des postes couteaux suisses, sous pression, avec des demandes de subvention et un mode projet qui fait que le quotidien est rude mais porteur de sens. Et donc il y avait une vraie question sur comment on prend soin des collectifs. Et à un moment, j'en suis arrivée à une question paradoxale : comment, pourquoi dans des structures horizontales, on reproduit les inégalités, mais presque de façon plus forte, parce qu'elles ne sont pas nommées ? Donc moi, je dirais que prendre quatre jours pour nommer, c'est vraiment nécessaire. Parce qu'à la fois on n'a pas les mots, c'est difficile aussi de nommer dans notre contexte actuel. Mais voilà, prendre là le temps de nommer les réalités, de nommer aussi ce qui a été vécu, ça fait vraiment du bien pour retrouver un peu d'espoir et pouvoir avoir des actions collectives.
Yaël Merci beaucoup. Plusieurs d'entre vous, vous avez commencé à dire que vous avez découvert des choses et appris des choses. Bien sûr, avec des idées et des attentes, voire des besoins dans ce que vous exprimez. Alors du coup, qu'est-ce que vous retenez de cette formation, qu'est-ce que vous avez envie de partager ? On rappelle qu'on est à mi-formation.
Participant·e Hier, on a eu une discussion sur la représentativité des personnes concernées au sein des organes décisionnaires. Et effectivement, moi j'étais vraiment dans une réflexion : il faut plus de personnes qui représentent, au sein des CA par exemple, les personnes accueillies, les usager·es, les personnes nommées dans les différentes structures. Et on m'a envoyé l'idée effectivement que ça pourrait être considéré comme stigmatisant, problématique, renvoyant les personnes à leurs propres violences aussi – des choses que moi j'avais pas intégrées et qui m'ont donné beaucoup matière à réflexion. Aussi dans un positionnement que j'ai peut-être eu en tant que personne en position de pouvoir à un moment donné dans une structure associative – dans ma manière de faire, dans ma manière de proposer aussi à des personnes de rejoindre, d'intégrer, de réfléchir, de discuter. Voilà, donc ça c'est ce qui m'avait le plus marquée hier. Mais il n'y a pas que ça. Je pense que parfois dans nos problématiques, on oublie aussi les souffrances d'autres personnes dans leurs propres problématiques. On est très concentrées sur ce qui ne va pas chez nous. Et c'est intéressant – ce n'est pas que ça fait du bien de se sentir moins seul·e, mais se rendre compte qu'il y en a qui ont dit « tant pis, moi je lâche l'affaire, ça me saoule, j'arrête, je pars, et je ne vais pas arrêter mon militantisme, je vais juste le vivre autrement » – c'est aussi rappeler qu'en fait, même en tant que bénévole, même en tant que salarié·e, on a le droit de dire ça ne me convient plus, c'est pas bon pour moi, et ça ne veut pas dire que j'arrêterai mon combat, mais je vais le vivre autrement. Et c'est des choses, en tout cas me concernant, c'est vraiment ce genre de prise de conscience, de regards vécus différemment sur des situations qui font pourtant écho à des situations que moi j'ai vécues – et voir des personnes les avoir vécues autrement, avoir réagi autrement, ça me questionne aussi sur moi, sur ce que je ferais différemment à l'avenir.
Yaël Je me dis justement, parce que là on est rentré tout de suite un peu dans le vif du sujet en parlant de reproduction de rapports de domination, mais peut-être Nora, est-ce que tu peux nous faire un petit dézoom sur ce qu'on appelle les rapports de domination ? C'est quoi le spectre – je ne sais pas si c'est le bon mot –, qu'est-ce que ça peut englober ? Parce que je pense qu'on le voit d'une fenêtre particulière.
Nora Alors quand on parle de rapports de domination, en fait on parle de rapports d'hégémonie sociale, culturelle et politique de certaines catégories sociales sur d'autres, au sein de notre société. Peut-être avant de décliner différents rapports de domination qui structurent nos sociétés, parler d'oppression systémique. Quand on parle d'oppression systémique, et c'est ce qu'on a vu dans les éléments de langage qu'on a tenté de partager hier, il y a deux aspects importants à prendre en compte : ce sont des déséquilibres socio-économiques qui se sont construits historiquement au fil de plusieurs siècles, et ce sont des pratiques à la fois individuelles et collectives, volontaires ou non, qui reproduisent ces déséquilibres socio-économiques.
Nora Et quand on parle de rapports de domination, donc de ces phénomènes d'hégémonie de certaines catégories sociales sur d'autres, on parle de hiérarchie sociale. Aujourd'hui, il y a un consensus, notamment dans les milieux académiques et militants, que ces hiérarchies sociales structurent nos sociétés à toutes les échelles de nos vies – c'est-à-dire à tous les âges de nos vies, mais aussi dans tous les espaces sociaux qu'on traverse au cours de nos trajectoires de vie. Et ces rapports de domination se construisent généralement autour de trois postulats, trois idées. C'est qu'un rapport de domination est construit sur la croyance qu'il y a des différences signifiantes – c'est-à-dire auxquelles on accorde une signification – qui différencient les êtres humains. Que ce soit sur des critères de classe sociale, sur des critères de genre, sur des critères d'âge, sur des critères liés au handicap visible ou invisible, sur des critères de religion, sur des critères de race. Alors là je parle bien de race dans son acception en tant que construit social et historique, et pas de réalité biologique. Les sciences nous ont bien démontré qu'il n'existe pas de race biologique au sein de l'espèce humaine, mais c'est un construit social et historique qui continue d'impacter les vies des personnes racisées – c'est-à-dire qu'elles subissent le préjudice lié à la racialisation des rapports sociaux, à la catégorisation raciale des êtres humains.
Nora Et donc l'idée, c'est qu'il existerait des différences signifiantes entre les êtres humains, que ces différences justifieraient une hiérarchisation des êtres humains, avec des êtres humains considérés comme supérieurs et des êtres humains considérés comme inférieurs. Et ces rapports de domination s'exercent par le biais du pouvoir qui organise la société de manière à avantager systématiquement les personnes considérées comme supérieures, et à désavantager systématiquement les personnes considérées comme inférieures. Est-ce qu'il y a des personnes qui ont envie d'en nommer certains ou de revenir sur certains qui leur semblent particulièrement importants à visibiliser dans les associations dans lesquelles elles évoluent et s'investissent ?
Héloïse Il y en a un sur lequel on n'a pas trop parlé, mais moi ça m'a fait pas mal écho : c'est la question du validisme, donc la discrimination que vivent les personnes en situation de handicap. Et aussi à quel point, quand on est salarié RQTH dans une association – quand déjà en tant que salarié « normal » on galère à respecter son temps de travail, à respecter sa santé –, mais en plus, quand on a des maladies, qu'elles soient mentales, physiques, etc., comment on fait pour vraiment offrir de bonnes conditions de travail dans l'associatif ? Est-ce que c'est possible ? À quelles limites on se confronte ? Voilà, moi c'est une question qui me nourrit un petit peu depuis qu'on a commencé la formation. Je ne sais pas s'il y a d'autres personnes qui veulent nommer d'autres rapports de domination.
Participant·e Alors oui, il y en a plusieurs. Il me semble que le droit français catégorise plus d'une vingtaine de critères de discrimination dans ce pays. Et d'ailleurs, il y en a bien d'autres qui risquent d'apparaître – vu que c'est justement tout le travail des associations et de la société civile aussi de redéfinir et de proposer d'autres critères selon leur expertise. Mais en tout cas, celle qu'on a quand même assez évoquée ici – et je suis personnellement très heureuse de ça –, c'est les questions liées au racisme, qui sont pour le coup des sujets, comme par ailleurs les questions de sexisme, d'égalité femmes-hommes et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, des sujets qui nous traversent et qui traversent tous les espaces, et qui sont – comme on aime à dire aujourd'hui – intersectionnels, c'est-à-dire partout et transversaux à tous nos sujets.
Participant·e Donc ça c'est vraiment hyper intéressant de réfléchir à ces questions dans nos associations. Comment déjà, en interne, on essaye de ne pas reproduire des discriminations racistes ou tout simplement du racisme dans nos organisations, et surtout aussi à l'égard des personnes que l'on accompagne. Du coup, ça fait aussi écho au classisme, beaucoup, ce côté – le classisme, c'est l'effet de classe et ce rapport de domination qui, malheureusement, des fois se fait de manière naturelle et qui ne se remet pas en question. Voilà, le « je suis l'accompagnant·e et c'est l'accompagné·e ». Donc voilà, il y a quelque chose de l'ordre : « je suis le sachant » et « toi tu ne l'es pas ». Et justement, ce que j'ai apprécié avec cette formation dans cette réflexion, c'est que l'accompagnement et la relation où tu es la personne qui reçoit – au final, et c'est ce que je pense que beaucoup d'entre nous connaissent par la théorie –, c'est tout ce qu'on appelle des pédagogies dites féministes, qui partent aussi du principe qu'on est toutes et tous des sachant·es, qu'on a toutes et tous notre expertise et quelque chose à apporter aux communs. Donc les bénéficiaires sont autant experts que les personnes qui accompagnent. Et du coup, dans les réflexions qu'on a pu avoir sur les questions de gouvernance, on s'est posé aussi le fait qu'il est d'une importance capitale – après à réfléchir comment on le met en œuvre pour pouvoir prendre des décisions, parce que la prise de décision parfois est complexe – mais qu'il est vital d'avoir des personnes concernées dans les gouvernances de nos associations, parce qu'elles-mêmes savent ce qu'elles vivent et sont les premières à pouvoir nous partager ce qu'elles vivent.
Participant·e Et après, comment nous aussi en tant que professionnel·les, salarié·es, on peut traduire pour que le message soit entendu par notamment les pouvoirs publics, par les financeurs, les décideurs et décideuses. Parce que je pense qu'il y a cet enjeu aussi de comment on traduit des violences vécues en politique publique. L'objectif, en tout cas à mon sens et à mon niveau, il est là : c'est de transformer notre société pour une société plus égalitaire. Et c'est pour ça que je suis toujours positive et très contente de ces espaces, qui nous permettent de réfléchir et d'aller plus loin, de proposer un autre modèle. Et c'est d'autant plus le travail de la société civile et des associations de le faire.
Participant·e Pour rejoindre ça, en fait, lorsqu'il y a des discriminations, à quel point la structure elle-même est fragilisée, voire paralysée, lorsqu'il s'agit de racisme, d'islamophobie. Et donc toutes ces questions-là qui se sont posées pendant ces deux jours ont permis, en tant que personne concernée, de me re-questionner, de réaffirmer le fait que l'idée ce n'est pas de casser des structures ou de faire en sorte que plus rien ne fonctionne – bien au contraire, c'est trouver les moyens pour que les camarades, les bénévoles, pour qu'il y ait une montée vers la gouvernance des territoires des personnes concernées. Même si j'en fais pas un absolu. J'ai pas besoin d'une personne noire à la gouvernance forcément. On parlait de politique tout à l'heure – moi, si je prends un exemple, Rachida Dati à la gouvernance, ça ne m'intéresse pas. Pourtant c'est une personne racisée.
Participant·e Pour autant, bien entendu, le moyen d'avoir des personnes racisées – parce que tout le monde est à la recherche de personnes racisées en ce moment, c'est fou, la représentation des femmes et des personnes racisées est devenue un critère d'être « à la page » –, ce qu'on se disait tout à l'heure, c'est que pour moi la question c'est : comment on s'allie avec d'autres assos, d'autres collectifs, comment on travaille avec ces autres collectifs qui sont en mixité non choisie, ou même qui travaillent sur ces questions-là ? Et ainsi, intégrer naturellement : les personnes viendront naturellement. Mais pitié, n'allez pas chercher les personnes racisées, parce que non, c'est trop violent pour nous pour l'instant, dans certaines structures.
Participant·e Oui, et ce qu'on se disait aussi, c'est : ne pas forcément aller les chercher, mais par contre créer des conditions pour que tout le monde ait envie de participer. Et je reviens sur les discriminations de genre : on a beau avoir accès à des espaces de décision et de gouvernance, si on nous coupe la parole à chaque fois qu'on la prend, si on ne nous donne jamais la parole, si on est face à des discussions qui sont super élitistes avec des langages particuliers, etc. – s'il n'y a pas une certaine accessibilité – en fait il y a une sélection qui se fait naturellement vers les personnes qui sont de fait dominantes et qui ont des compétences de domination.
Participant·e Et c'est un peu pour rebondir – je trouve qu'un bon exemple c'est : comment on part d'une bonne intention ? Par exemple, « je veux plus de diversité » – ce mot un peu magique – dans les personnes salariées ou pour des stagiaires. Mais en fait, comment on soutient pour pouvoir accueillir dans de bonnes conditions, pour vraiment permettre une montée en compétences, pour se questionner sur ses propres biais ? Et le but, c'est pas de condamner ou d'être dans une vision moraliste du « c'est bien, c'est pas bien, il faut plus d'eux ». C'est en fait comment on s'accorde sur le fait d'avoir les bons outils – et du coup ça veut dire avoir du temps, se former, parfois avoir les moyens financiers –, et parfois aussi s'accorder sur le fait que là tout de suite ce n'est pas possible. C'est peut-être mieux que de mettre des personnes minorisées en risque. Donc il y a aussi cette question de : dans cette volonté de bien faire parce qu'on est dans un secteur où le sens est important, comment on se questionne vraiment sur nos capacités ? Et peut-être que nos capacités individuelles ne sont pas suffisantes là maintenant, mais voilà, on peut s'outiller et des espaces comme aujourd'hui, ça permet de soutenir justement, et aussi de se regarder un petit peu le nombril.
Participant·e Je suis désolée, je reviens sur des termes que j'entends depuis tout à l'heure : c'est le mot « égalité ». J'ai beaucoup de mal avec ce mot-là en fait, parce qu'il ne s'agit pas d'égalité, mais plutôt d'équité, parce qu'il y a des personnes qui ont plus de besoins que d'autres. Je suis désolée de jouer sur les mots, mais pour moi c'est devenu tellement important. C'est pour ça que je disais hier, puisqu'on parle de notre formation, j'ai des mots qui sont triggers pour moi : bienveillance, safe. Et d'autres mots comme ça : diversité. Pour moi ça n'existe pas vraiment. Voilà.
Héloïse Je pense qu'hier, on a parlé aussi du fait d'essentialiser une personne à une partie de son identité. Je racontais une anecdote personnelle qui était sur la question du genre. Là je découvre qu'il y a des associations qui n'arrivent même pas à avoir des femmes – quand même, je trouve ça assez incroyable. Donc on m'avait contactée pour venir faciliter dans une association. Et j'avais quand même pas mal d'expérience déjà, avec des envies, des méthodes, etc. Et en fait au téléphone, le monsieur m'a dit : « En fait, nous on veut des femmes dans notre équipe, parce qu'on n'en a pas. » Et du coup je me suis sentie tellement réduite à… en fait je me suis dit : ils s'en foutent de mon expertise, juste il y avait une femme. Et je pense que c'était pas l'intention qu'il avait, et peut-être qu'il reconnaissait mon expertise, mais en tout cas je me suis sentie vraiment juste renvoyée au fait d'être femme. Et du coup je n'ai jamais rappelé cette personne, jamais intégré le collectif. Parce que juste ça – juste le fait de savoir qu'il n'y avait que des hommes dans une asso – je crois que dans l'associatif c'est 70 %, c'est des femmes. Les chiffres pour les bénévoles aussi. Je me suis dit mais comment ? Comment ils ont fait ? De là pour moi c'est presque une volonté qu'il n'y ait pas de femmes. Voilà, du coup c'était : on a aussi abordé cette question d'essentialiser les personnes sur des critères identitaires.
Participant·e Pour rebondir avec ce que tu dis, je trouve que ça peut être les dérives parfois de la parité, cette volonté, et notamment sur les questions d'égalité femmes-hommes. C'est vraiment inscrit à une forme de discrimination positive qui est instaurée par la loi, et je trouve pour le mieux, même si du coup il y a beaucoup de limites après derrière. On se retrouve dans des situations où en fait on sent qu'on est le quota. Moi je trouve ça extrêmement violent. Mais en fait, je pense que des échanges qu'on a eus depuis hier, s'il me vient là : c'est qu'au-delà de chercher à avoir de la parité parce que c'est une obligation, c'est comment on réfléchit à créer les conditions pour attirer aussi ce public – que ce soit les femmes ou les personnes racisées. Comment on crée les conditions pour… et tout à l'heure on l'avait évoqué, des réflexions de partenariat se font également, comment on fait pour aller plus loin ? Parce que finalement, quand les conditions sont amenées pour répondre aux besoins des femmes et des personnes minorisées, elles sont là de fait parce que les conditions sont réunies, ou du moins parce que le projet associatif a aussi été pensé à comment on fait pour faire venir une diversité de publics.
Participant·e Je pense à ces associations qui travaillent sur les questions de précarité, qui sont intersectionnelles, à plein de milieux sociaux – que ce soit les questions de ruralité ou les questions de quartiers populaires –, comment on réfléchit pour faire venir des bénéficiaires qui viennent de ces milieux. En fait, il y a une réflexion d'aller vers d'autres acteurs locaux. Et je trouve que ça fait beaucoup écho avec ce qu'on s'est dit : finalement, aussi, la force des associations normalement, c'est d'essayer de réfléchir son projet associatif pour ne pas marcher sur les plates-bandes d'une autre structure, mais pour venir compléter ou créer des espaces en plus. Personnellement, moi c'est pour ça que je suis trop contente d'être là aujourd'hui. Parce que ces espaces sont très rares pour les associations – d'avoir un espace où OK, oui, c'est certes décembre, c'est la fin d'année, mais tu as une structure associative féministe qui dit « on va prendre quatre jours pour pouvoir réfléchir sur ces questions ». Et en fait finalement, elle vient compléter le travail que nous on porte également. Donc c'est comment on est en complémentarité et pas en surplus d'autres associations, et comment on travaille ensemble.
Participant·e Je pense qu'il faut aussi dire qu'on est les propres expert·es de nos vies et qu'il n'y a personne, aucun spécialiste qui peut remplacer ça. Et les personnes concernées, c'est elles qui agissent pour elles en fait. On est les experts de nos propres vies. Et s'appuyer sur des associations spécialistes plutôt que de faire à la place de – ou mal faire –, je pense que c'est pas mal aussi voilà.
Participant·e Alors, je vais prendre un peu le contre-pied sur la question de la parité et l'égalité, mais c'est normal, on a nos visions qui se complètent mais qui diffèrent parfois légèrement. Mais moi je pense, notamment quand on regarde les chiffres, que la parité, c'est pas suffisant, mais c'est plus que nécessaire. C'est-à-dire qu'avant la parité, dans la politique, dans un certain nombre d'institutions, ce qu'on voyait c'est qu'il n'y avait pas beaucoup de femmes. Alors non, il n'y a toujours pas encore assez de femmes, et elles sont encore cantonnées à certains rôles, mais entre guillemets, ça a fait reculer le plafond de verre. Il n'a pas explosé. Parce que la parité, la question des chiffres, la question des quotas, quand on regarde ce qui se passe à travers le monde, elle renvoie quand même à une réalité : c'est que si, entre guillemets, on n'impose pas la présence de personnes minorisées, les personnes ne sont pas là.
Participant·e Alors ce n'est pas suffisant. Et je trouve qu'il y a toujours une étude que je trouve très parlante, c'est une étude faite par le CSA sur la représentation des personnes minorisées socialement dans les médias. Et ce qu'on s'aperçoit, c'est que la majorité des personnes racisées qui apparaissent à la télé viennent des États-Unis. En fait, dans 80 % des séries télévisuelles françaises, on n'existe quasiment pas. On existe principalement autour de rôles très archétypés. Par exemple, la série Dix pour cent que tout le monde adore – moi je l'ai adorée, mais à un moment je me suis posé des questions : les personnes racisées, elles sont soit problématiques parce qu'elles sont violentes, soit elles sont à l'accueil. Donc je pourrais prendre l'exemple de nombreuses séries télévisuelles où la question des quotas est fondamentalement liée à la question : à quel moment est-ce qu'on essaye de faire de la place ? Alors c'est jamais suffisant, parce qu'il y a toujours des manières de contourner les quotas. Il suffit de regarder les questions financières à l'Assemblée nationale : ce sont principalement des hommes qui discutent du budget. Mais en tout cas je pense que c'est important de tirer le fil parce que des fois il faut mettre le pied dans la porte – alors c'est pas suffisant pour passer, mais des fois il y a quelques personnes qui se faufilent et après on peut casser la porte en entier. Et je trouve qu'on a besoin de pouvoir à la fois critiquer le système et à la fois en profiter de temps en temps.
Participant·e Et je trouve que c'est important en tant qu'associations de se dire à chaque fois : est-ce qu'on fait de la place à tout le monde ? Ce n'est pas parce qu'on dit qu'on va parler de jeunes des quartiers ou de personnes en situation de précarité ou de personnes racisées que les gens vont rentrer et passer le pas de la porte. La première question, moi je trouve que c'est : est-ce que ce qu'on leur raconte les intéresse ? En règle générale, si ça ne les intéresse pas, c'est qu'on parle mal du problème ou qu'on s'adresse mal à la personne. Parce que c'est bête et méchant : quand quelque chose nous intéresse, on a envie de s'investir. Ce n'est pas vrai que des personnes minorisées n'ont pas envie de s'investir dans les associations, en politique, en matière de santé ou autre. Par contre, c'est la façon dont on parle du sujet, c'est la façon dont on dit qu'on ouvre la porte, mais en réalité on la ferme devant les gens parce que malgré tout, on a du mal à céder le pouvoir – ce qui explique toutes ces difficultés et doit en permanence nous interroger en tant qu'associations, en termes d'acteurs du lien social.
Participant·e Juste pour revenir sur la formation. En fait, la question de gouvernance, c'est : comment, quand il y a une difficulté – ou même avant les difficultés pour anticiper les risques –, quels sont les facteurs organisationnels qui amènent justement aux oppressions et au mal-être, à la souffrance par le travail, etc. ? OK pour casser le plafond de verre, mais c'est compliqué quand le plancher est collant. Voilà. C'était cette petite phrase que je voulais lui mettre dans ce podcast parce que je la trouve très représentative de la réalité.
Yaël En vous écoutant, ça me fait penser – là, plutôt côté politique publique, mais vous avez donné des exemples aussi –, c'est typiquement quand on dit qu'il faut aller toucher les « publics invisibles ». Et ce terme d'invisible, je pense que c'est exactement tout ce que vous avez dit. En fait, ces publics ne sont pas invisibles, c'est juste que bizarrement il n'y a pas la bonne focale pour les voir. Et comme tu parlais là de « planchers collants », parfois tu as tout fait pour qu'ils soient là. En plus, souvent ils sont bien visibles – il y a bien les caméras qui sont dessus. J'ai une image en tête, du coup je vous la partage : sur un quartier qui a été complètement réhabilité dans le nord de Paris, où on a même fait une maison de la conversation parce que c'est sûr qu'après avoir tout sécurisé – là où avant on pouvait rentrer chez soi tranquille, maintenant je crois qu'il faut jusqu'à six ou sept badges pour rentrer chez soi –, mais du coup on a mis une maison de la conversation pour recréer du lien social. Mais juste à côté, il y a une espèce de marché un peu informel. Et là, pour le coup, il y a toutes les caméras de surveillance qui sont dessus. Et pourtant, c'est là où on fait peut-être plus de recyclerie que dans la maison de la conversation juste à côté. Mais les publics invisibles, ils sont sous les caméras. Bref, ça reprend un peu ce qu'on est en train de se dire.
Yaël Et du coup, peut-être là – vous avez je pense bien posé les problèmes, et d'ailleurs merci beaucoup pour ce partage qui est hyper intense –, justement tu posais la question de la gouvernance et du coup dans ton asso, comment on fait. Alors, je ne sais pas où vous en serez dans votre stade de formation. Est-ce que vous avez déjà des petites billes ? Et peut-être juste à ce stade-là : vous êtes venu·e seul·e ou avec d'autres gens de vos assos ici ? Et du coup, comment vous pensez peut-être revenir vers les gens de vos assos par rapport à cette formation, et comment peut-être intégrer tout ce que vous avez commencé à apprendre dans vos organisations ?
Participant·e Alors je ne vais pas être le bon exemple parce que j'ai quitté l'espace décisionnaire pour justement me concentrer sur un espace plus local, parce que c'est un espace dans lequel on peut discuter, où on peut essayer de construire et justement d'impulser avec les autres comités locaux – c'est comme ça que ça s'appelle –, une gouvernance partagée. Et surtout une remontée des problématiques des territoires qu'on oublie souvent au niveau national. On parlait tout à l'heure de ruralité, de quartier populaire, mais ça ne peut pas se voir. Au niveau national – si je prenais l'exemple d'un gouvernement : on demande à un ministre le prix du ticket de métro, il ne sait pas. Donc c'est pareil en fait. Et si on a une stratégie commune – et ça, ok, qu'elle soit discutée de manière horizontale, j'aime plus du tout ce mot-là non plus…
Yaël Horizontale… Vous allez peut-être ressortir avec un nouveau lexique à la fin de ces quatre journées.
Participant·e Oui, vraiment. En plus, comment on met en œuvre dans les territoires ? Et dans ces cas-là, comment les personnes qui se trouvent dans ces territoires ont accès aux espaces de décision ? Et c'est ça qui est important, je pense. Et c'est l'impulsion que je veux tenter de donner avec mes camarades. Et ça se joue de manière collective. Ça ne peut pas se jouer individuellement parce que c'est trop de souffrance, c'est épuisant, et puis parfois, on a eu des témoignages où ça ne sert à rien de s'épuiser pour rien. Et à un moment donné, si on ne se sent pas à l'aise, si vraiment ça ne va pas, je pense qu'on peut aussi se dire : on va ailleurs, on fait autre chose, laissons la place. Laissons la place à l'entre-soi s'il le faut, mais laissons la place.
Participant·e Moi je me suis dit que j'allais faire venir Brûlante et cette formation directement au cœur de mon asso.
Domitille Peut-être pour compléter : vous êtes venu·e de votre propre initiative ou portée par votre association ? C'était votre demande, celle de votre association ?
Participant·e Pour répondre à la première question sur les outils qu'on va mettre en place : je trouve que cette formation, ça ne fait que deux jours, certes, mais c'est déjà extrêmement riche avec plein d'outils qu'on peut mettre en place et des réflexions qu'on peut avoir. Et notamment, moi j'ai bien aimé le fait qu'on se compare de manière « situated » – les oppressions qu'on peut vivre aussi de manière située selon quelle place on a dans la structure. Et je pense que déjà ça sera la première chose avec laquelle je vais partir : comment en fait dans nos équipes, on va se caler un temps – et par ailleurs c'est une instance que nous on a, qui est le CSE, donc c'est une superbe instance qui nous permet de réfléchir à ça – pour réfléchir à l'oppression que je subis moi dans cette structure selon où je me situe en tant que personne sexisée, en tant que personne racisée, selon mon âge, selon ma position hiérarchique dans l'organisation. Je trouve que déjà ça c'est super riche et ça nous permet ensuite de penser à des leviers d'action.
Participant·e Et cet après-midi, j'ai trouvé ça hyper riche aussi : on a posé au regard de toutes les discussions qu'on a pu avoir de grosses thématiques comme les répartitions du pouvoir dans nos organisations, la reconnaissance et l'implication des personnes concernées dont on a parlé tout à l'heure, les questions également de transparence et circulation de l'information. Je pense qu'en le redisant, ce sont vraiment des sujets universels au mode d'organisation associatif, mais même au mode d'organisation de manière générale. Et à ces questions-là, on a mis un point qui me paraît hyper intéressant : quelles sont les conditions de réussite pour sortir de ces dynamiques d'oppression, et aussi quelles sont les actions qu'on peut mettre en place ? Et ça concrètement, cet atelier, c'est quelque chose qu'on pourra ré-animer en interne.
Participant·e Moi, je suis présente parce que c'est une volonté du CSE, donc de l'association des équipes salariées, de réfléchir sur les effets de pouvoir dans les associations. Surtout parce qu'on est une association qui se présente comme étant féministe, et qui s'est bien rendu compte qu'on était féministe quand c'était à destination des personnes à l'extérieur, mais qu'en notre sein, on n'avait pas forcément des pratiques très féministes ou très égalitaires. Et que du coup, il y avait un intérêt à qu'on soit exemplaires. C'était aussi une volonté liée aux publics que j'accompagne, qui sont les premières à me faire remonter que les questions de gouvernance inclusive sont vraiment une demande. J'ai reçu plusieurs demandes de structures me disant qu'elles aimeraient vraiment travailler sur des gouvernances plus inclusives, à l'image de ce qu'elles essayent de renvoyer dans la société. Et au-delà d'être exemplaires, c'est aussi comment, avec ce type de gouvernance, on prend soin.
Participant·e On voulait faire un zoom aussi sur les territoires ruraux. Parce qu'on s'est posé la question tout à l'heure sur l'impact par rapport au public cible et aux personnes bénéficiaires à qui est représenté dans les sphères décisionnaires. Du coup, cultiver la question du partenariat avec des associations qui sont expertes et qui représentent les personnes bénéficiaires, c'est pas toujours possible ou en tout cas c'est pas toujours facile – parce que parfois en fait la ressource sur le territoire est restreinte. Il n'y a pas 12 000 assos sur un territoire qui peut s'avérer vaste, comme ça peut être le cas en ville. Ou alors c'est des assos qui vont avoir un demi-équivalent temps plein et qui s'appuient aussi beaucoup sur des bénévoles. Donc ça pose cette question de ressources, de moyens. Combien de moyens disposent ces petites assos qui ont des territoires d'action qui sont super vastes ? Souvent on se retrouve avec un demi-équivalent temps plein pour avoir une action sur tout le département et couvrir des milliers de bénéficiaires. Et ça pose aussi la question de : quand on se repose sur des bénévoles, avec les risques évidents de comment on met en place une action en fonction d'un impact qui a été défini sur un projet associatif, comment est-ce qu'on fait en sorte que le projet soit vraiment à destination du territoire et des besoins du territoire, et pas parce qu'il y a eu certaines personnes qui se sont mises en association 30 ans auparavant et qui ont envie de garder le pouvoir sur cette association et qui ne remettent pas forcément à jour ni les statuts ni le projet associatif ?
Participant·e Oui, en fait sur le territoire de la Creuse, moi je peux témoigner sur le fait que – alors on est un petit territoire, mais il y a quand même beaucoup de personnes et on a peu de moyens, donc il y a quand même peu de structures, et dans ces peu de structures, on a quand même globalement toujours les mêmes bénévoles. Je donne un exemple : on est quelques salarié·es reconnu·es du territoire, et on reste 3 à 4 ans dans des structures, on change, et à chaque fois c'est devenu une blague de dire « Ah, t'es passée dans quelle structure ? ». Et du coup nous, les salarié·es, on est principalement des meufs, et dans nos CA c'est surtout des hommes quand même. Donc il y a cette question de base : ils ont plusieurs casquettes et ce sont les mêmes personnes, puisqu'on est peu nombreux, et donc les dynamiques de pouvoir se renforcent et se perpétuent.
Participant·e Et aussi sur cette idée qu'on entend souvent de Paris, du national : « il faut aller sur les territoires ruraux, la ruralité a de vrais enjeux ». Mais en fait on n'attend pas forcément qu'on vienne vers nous, parce qu'on fait le taf, même si on est peu et qu'on a mille casquettes. Et sur ce discours de dire « oui mais si on est concerné on s'investit en ruralité, sur la précarité » – ça ne s'avère pas forcément vrai. Par exemple, en Creuse, on a vraiment des difficultés sur la question de la mobilité. Et par exemple, dans un collectif queer, on organise la marche des fiertés – ce qui est extraordinaire pour un territoire comme la Creuse –, mais il y a beaucoup de personnes qui ne peuvent pas participer, ni être bénévoles, parce que passer le pas d'un lieu ou être visible en tant que personne queer, c'est prendre des risques toujours et encore. Du coup, c'est toutes ces questions-là qu'il est important d'amener sur ce genre de sujet.
Participant·e Oui, et du coup ça repose la question de qui protège en fait. Et encore une fois, finalement, les associations et la société civile font en fait l'action, cette action de protection que ne fait pas l'État. Et on se rend compte aussi que les pouvoirs publics, quand ils viennent, en tout cas sur des demandes de financement régional par exemple, ou sur des grosses actions régionales, souvent on retrouve des pouvoirs publics qui viennent et qui se retrouvent à faire de l'ingérence plutôt que de répondre aux besoins des territoires. Et donc la grosse question c'est : comment est-ce qu'on fait remonter ces besoins-là du territoire ? Très souvent, depuis les territoires ruraux, on a l'impression d'avoir quelque chose de descendant de la capitale ou de la ville vers nos territoires. Comment on peut faire arriver nos voix jusqu'à la grande ville ?
Yaël J'en profite parce que là ce que tu viens de me dire, ça me fait penser à un projet sur lequel j'ai travaillé en Ardèche. Et ce que j'ai aussi remarqué, c'est que souvent les projets de financement dont tu parles, en fait ils sont très bien pensés de manière systémique, c'est-à-dire par palier. Il faut que tu aies un schéma départemental de je ne sais quoi pour avoir accès au niveau 2 du palier qui va être, je ne sais pas moi, acheter un matériel quelconque – qui va être ensuite la condition nécessaire pour avoir le niveau 3. Et en fait le numéro du poste, parce qu'en fait c'est de ça dont on parle, c'est qui finance les postes – c'est le niveau 5 de ton palier. Et le problème, c'est que quand tu es sur des petits territoires – moi là j'ai travaillé sur un petit village de moins de 400 habitants –, bien évidemment le soutien politique n'est pas méga là, même s'il est là. En plus tu as les élections municipales, donc autant te dire que là il n'y a plus de soutien du tout. Et du coup ça devient des situations un peu compliquées.
Participant·e Ça me fait penser aussi que là je vais parler de la Creuse. Dans Le Monde, il y a eu une liste rouge faite par les institutions sur des associations, pour demander aux financeurs de ne plus financer ces associations, parce qu'elles sont des associations rurales militantes qui défendent les droits humains. Ça c'est de mon côté. De leur côté, c'est des « woke extrémistes ». Et du coup, il y a ce sujet-là : on est méga concerné·es, on est peu nombreux·ses, on est fatigué·es, mais on est ultra concerné·es. Et on fait du plaidoyer, on fait des manifs, on milite, pour dire : « Oui, en fait, arrêtez de venir nous dire comment il faut faire, mais donnez-nous les moyens. » Parce que je pense qu'on fait le taf. Et du coup c'est un contrat républicain avec les fameux principes de la laïcité qui amène cette paradoxe et incohérence qui nous met dans des situations très complexes. Parce qu'on défend par ailleurs, à nos endroits, des personnes précaires qui ont des besoins fondamentaux parfois de survie. Et du coup on est toujours en train de vouloir négocier. Mais voilà : la ruralité peut rester rurale. Parce que parfois on entend ça aussi des grandes villes – « la ruralité c'est un problème, il faut que ce soit moins rural ». Non, non, non. Ça va, mais il nous faut juste des moyens.
Yaël Merci à toutes vraiment pour ce partage et pour aussi avoir accepté qu'on suive un petit bout de cette formation, concertation, discussion avec vous. C'était hyper intense. J'ai vraiment l'intuition et le sentiment qu'on a juste – on parlait de plancher – soulevé un bout du tapis sur tous ces sujets. Comme on le disait, ça tombe bien : cet épisode est le premier de la quatrième saison. Donc voilà, peut-être c'est l'occasion de le décliner et d'approfondir toutes ces questions dans de prochains épisodes ensemble.
Yaël En tout cas, merci à vous de nous avoir écoutés. On espère que cet épisode vous aura été utile et que vous aurez pris plaisir à l'écouter, au moins qu'il vous aidera à vous poser peut-être de bonnes questions et à initier des discussions au sein de vos structures. Et bien entendu, comme d'habitude, si nos discussions ont pu faire écho à des situations que vous avez pu vivre ou dont vous avez entendu parler, on vous invite chaleureusement à nous le dire et à nous envoyer vos témoignages à l'adresse mail hello@questions-asso.com, que vous retrouverez dans la description de cet épisode. Et on sera ravis de vous répondre et de co-construire un épisode avec vous.
Yaël Donc pour rappel, vous pouvez nous suivre sur votre plateforme de podcast préférée : Soundcloud, Spotify, Deezer, Apple Podcasts ou PeerTube. Vous pouvez également vous abonner à notre newsletter pour ne manquer aucun épisode, et vous retrouverez toutes les informations, les liens et les ressources – c'est vrai qu'on n'a pas forcément partagé beaucoup, mais on compte sur vous autour de la table pour nous en envoyer et on les ajoutera à l'épisode pour creuser un peu le sujet et avoir des premières billes. Cet épisode a été réalisé avec le soutien de la MAIF. Aujourd'hui c'est Guillaume Desjardins de Synchrone TV qui est à la réalisation, et la jolie musique que vous allez maintenant entendre est l'œuvre de Sounds of Nowhere. Merci de nous avoir écoutés, et rendez-vous bientôt pour un nouvel épisode de Questions d'asso.
Yaël Le podcast par et pour les assos.